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Présentation de Jésus au Temple

  • 2 févr. 2018
  • 9 min de lecture

Nous sommes au quarantième jour après la naissance de Jésus. Ou encore, le 33ème jour après la circoncision de l’enfant qui est aussi le moment où celui-ci, selon la loi, a reçu le nom que le Père lui a destiné de toute éternité : « Jésus, c'est-à-dire : Dieu sauve ».

Car pendant les sept premiers jours de sa vie, l’enfant a été comme « caché » dans la « semaine de la création », connu seulement de ceux qui avaient reçu son nom en dépôt : Marie et Joseph. Luc nous dit cela avec une finesse qu’il faut savoir déchiffrer ; ainsi, au moment de la visite des bergers, il dit : « Ils trouvèrent l’ENFANT et sa mère » ; puis, quelques versets plus loin : « Quand vint le 8ème jour, où l’on devait circoncire l’enfant, on lui donna le nom que l’ange avait indiqué avant sa conception ».

Aujourd’hui, plusieurs parmi les exégètes et pas les moindres, pensent que Luc était un judéo-chrétien de la Diaspora, un helléniste comme Paul, son maître, comme le diacre Etienne. Il fait en effet, tout au long de ses écrits, des petites remarques qui montrent qu’il connaissait bien les Ecritures, mais pas à la façon des rabbis de la Judée. Et il s’en sert avec la liberté qui caractérisera tout aussi bien Paul que l’auteur de l’Epître aux Hébreux, un autre helléniste, pour « démontrer que Jésus était bien le Christ ».

Les bergers donc étaient venus, puis repartis « en glorifiant Dieu ». Rien de plus… Et après avoir achevé la semaine de création, y compris le repos de Dieu le septième jour, l’Enfant reçoit, au premier jour de la création nouvelle, la circoncision et le nom. Puis, 33 jours plus tard, comme le dit le livre de Lévitique, arrive le jour de la purification de la mère. On a parfois objecté que la Toute-Pure n’avait pas besoin de la purification légale. C’est méconnaître le sens de ce geste. Certes, Marie est sans péché. Mais la purification en question concerne un tout autre domaine que celui de la morale ! Le sang, tout sang, donc aussi celui que la femme perd lorsqu’elle met au monde un enfant, appartient à Dieu, parce que le sang est la vie, dit l’Ecriture.

Marie est mère de la Vie en personne, Mère de Dieu. Mais, tout comme Jésus, l’Agneau qui enlève le péché du monde, se soumettra un jour au baptême de Jean pour « accomplir toute justice » – à ce baptême qui, lui, est vraiment « pour la rémission des péchés » – ainsi sa mère se soumet au rite qui rend à Dieu le sang qu’elle a versé en mettant Dieu au monde. Paradoxe divin, mystère de l’Incarnation : car Dieu se fait homme, vraiment homme avec toutes les conséquences, pour faire de nous des enfants de Dieu.

-Luc avait-il à l’esprit le dialogue de Jean et de Jésus que lui-même n’évoque pas, au moment du baptême ? Cela serait assez dans sa manière de faire !-

Donc, Jésus est porté au Temple. Geste que la Torah n’imposait pas, certes. Mais Luc, on l’avait dit, connaît bien les Ecritures.

Et ici, il nous renvoie à une discussion postexilique consignée au ch.10 du livre de Néhémie et qui précise que les Israélites ont décidé « d’apporter au Temple », outre les prémices du fruit de la terre et du bétail, « les premiers-nés de nos fils ». C’est ce que font Joseph et Marie, en profitant du voyage pour la purification de celle-ci. Deux aînés les y attendent : Syméon et Anne. Un homme et une femme : encore une marque personnelle de Luc !

Et là je revois l’admirable tableau de Giovanni Bellini qui exprime en lui-même toute une théologie si seulement on sait le contempler, le déchiffrer :

Il y a tout d’abord le groupe du milieu : la Vierge est debout, elle tient l’Enfant dans ses bras. Enveloppé de langes comme des bandelettes d’une blancheur lumineuse, debout, tout droit, il ressemble à un cierge. D’ailleurs, c’est bien lui le centre lumineux de ce tableau, lui, « lumière des Nations ». Sa joue est tout contre celle de sa mère qui reçoit de lui la lumière. A sa droite, le vieux Syméon, grave, touche les pieds de l’Enfant. Comment ne pas évoquer ce que Jean le Baptiste dira une trentaine d’année plus tard : « Je ne suis pas digne de délier la couroi de ses sandales » ?

Entre les deux, en plein milieu mais au second plan, se tient Joseph. A sa juste place : c’est bien lui, le lien entre l’ « hier » et l’ « aujourd’hui », entre la première et la seconde alliance. Père de Jésus devant la Loi pour que celui-ci puisse être reconnu « fils de David », il est nécessaire mais discret, comme il l’est dans les deux évangiles qui parlent de lui. Ce n’est pas lui qui est au premier plan ; il se tient à sa place, derrière Syméon.

Les deux hommes par leur barbe et les manches de Syméon semblent encore refléter quelque chose de la lumière de l’Enfant.

A droite, derrière Syméon, se tiennent deux jeunes gens. Comme Luc ne les mentionne pas, on peut supposer que ce sont deux jeunes lévites, servants du Temple. A droite, derrière Marie, deux femmes dont on aurait du mal à dire l’âge. L’une d’elles est certainement Anne. J’aurais tendance à penser que c’est celle à l’extrême du tableau.

Ce qui est frappant dans ce tableau, ce sont les visages. Ils sont tous graves, alors qu’il s’agit d’un événement joyeux. On dirait que la prophétie de Syméon les a déjà touchés. Puis, en partant de la droite – qui est le sens de l’écriture hébraïque – ils s’illuminent comme progressivement : les deux jeunes lévites semblent encore comme cachés dans l’ombre ; avec Syméon, puis Joseph, la lumière s’accentue ; c’est l’Enfant, puis Marie, qui sont à l’apogée de la lumière. Ce ne sont pas seulement leurs visages, mais encore les langes de l’Enfant, qui ressemblent étrangement aux bandelettes de l’ensevelissement, et le voile de Marie, qui reflètent la lumière. Puis les visages des deux femmes, contrairement, à ceux des lévites, ainsi que le bandeau blanc qui serre la tête d’Anne, semblent participer encore de cette lumière.

Voilà donc pour les personnes présentes. Maintenant nous pouvons essayer de déchiffrer le message de Luc.

Nous avons déjà évoqué les bergers, premiers témoins de la naissance du Christ. Mais l’Ecriture nous précise que pour toute affaire il faut deux ou trois témoins. Voici donc Syméon et Anne.

Syméon est en général le seul dont on parle. On sait que, sous la motion de l’Esprit, lui qui attendait le Messie, est venu au Temple ce jour-là ; qu’il reconnut le Christ sous les traits de ce nouveau-né pauvre, porté par les parents pauvres ; qu’il bénit Dieu en appelant l’Enfant « lumière des nations, gloire d’Israël ». Il fait pressentir à Marie la souffrance qu’elle aura à porter à cause de cet enfant, de sa mission. Mais tous ces faits, les parents de Jésus semblent en être les seuls témoins. Syméon demande à Dieu de tenir sa promesse de le laisser s’en aller : il a fait et dit ce qu’il devait, son rôle s’arrête là…

Mais il y a Anne, celle que l’on passe en général sous silence. Et pourtant, c’est par elle que Luc nous transmet un grand message. Tout simplement en nous donnant sur elle bien des précisions qui sont loin d’être anodines, et très précieuses pour qui sait les déchiffrer. Car Luc ne dit jamais rien au hasard.

Anne la prophétesse, nous dit-il d’abord, est fille de Phanouël, de la tribu d’Aser (transcription grecque de l’hébreu Asher). Trois noms, trois signes précieux.

ANNE : son nom, en hébreu « HANNAH », vient, comme celui de « Jean – Yohannan » de la racine hébraïque qui signifie grâce, miséricorde ;

PHANOUEL : voici un nom composé qui signifie la Face de Dieu. A la transcription grecque près, c’est celui que Jacob donna au lieu où il lutta avec l’ange et conquit la bénédiction : « Il appela l’endroit Penuel, car, dit-il j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve ».

ASHER : ce mot signifie heureux, bienheureux. Il figure en tête de toutes les béatitudes de l’Ancien Testament : « Heureux l’homme qui… ». Mais il y a davantage : Asher, l’ancêtre de la tribu, est le fils de Léa ; mais seulement légalement, et ce n’est pas anodin ! Car charnellement, il est le fils de Zilpa, sa servante, ou mieux son esclave qui lui a été offerte par son père en cadeau de noces, et que Léa a « donné » pour femme à Jacob lorsqu’elle a cessé d’avoir les enfants, pour avoir PAR ELLE d’autres fils. Or ceci ne serait pas concevable si Zilpa était une servante israélite ! Ce qui signifie en clair que par Zilpa, les nations païennes entrent dans la postérité d’Abraham, sinon légalement du moins charnellement. Et l’une des lointaines descendantes de Léa (de Zilpa, en réalité…) devient ce jour-là témoin du Messie envoyé à tous les peuples, Israël et les nations, pour en faire un seul peuple de Dieu.

Continuons à explorer ce trésor que nous ouvre Luc. Anne, nous dit-il a vécu sept ans dans le mariage. Le chiffre sept, on le sait, est celui de la perfection. Le mariage d’Anne, pouvons-nous en conclure, était un mariage heureux. Après sept ans, Anne restée veuve ne cherche cependant pas à se remarier, comme cela serait normal, surtout qu’elle est encore jeune et qu’apparemment elle n’a pas d’enfants. Mais son bonheur est ailleurs : « Elle ne quittait pas le Temple, servant Dieu jour et nuit ». Là, Luc fait une erreur bien pardonnable à un helléniste. Car contrairement aux temples des dieux païens, la présence des femmes n’était pas permise de nuit au Temple de Jérusalem. Mais peu importe, le sens de cette phrase n’est pas là. Cela veut dire qu’après un temps vécu pleinement dans un mariage heureux, Anne se consacre à Dieu pour le reste de sa vie. Avec Judith dans l’Ancien Testament (dans la version des Septante, celle que lisait fort probablement l’helléniste Luc) et la Vierge Marie dans le Nouveau, Anne est, justement à la charnière des deux Alliances, la troisième femme présentée explicitement comme consacrée à Dieu. En somme, si son mariage peut être dit, dans un langage très biblique, avoir duré « une semaine d’années », elle entre ensuite dans le « huitième jour », celui de la création nouvelle et aussi celui de la résurrection ! C’est le moment de rappeler ici la réponse de Jésus aux sadducéens qui inventent une histoire absurde pour nier la résurrection : « A la résurrection des morts on ne prendra ni mari ni femme, on sera comme des anges dans le ciel. »

Nous voilà arrivés presque au bout de notre exploration. Nous risquerons-nous maintenant à regarder de près les chiffres ? Ils ont sûrement un sens : l’Antiquité, tant juive que grecque, comme d’ailleurs celle d’autres civilisations d’Orient, était friande de ce qui peut nous paraître, à nous occidentaux modernes, comme un jeu futile de l’esprit, mais qui recèle souvent un sens profond.

Nous avons déjà effleuré ce domaine en signalant la semaine d’années du mariage. Et la mention de son âge, 84 ans, n’est sûrement pas fortuite non plus.

Différentes interprétions sont possibles. Je me contenterai d’en suggérer une parmi celles qui me sont venues spontanément à l’esprit, tout en rappelant que je ne suis ni érudite, ni spécialiste ; il s’agit là seulement de ma méditation de la Parole de Dieu dont rien ne garantie l’exactitude.

Le chiffre 84 peut s’exprimer, se « décomposer », en 12 x 7. Le douze peut renvoyer, bien sûr, tout d’abord aux 12 tribus d’Israël ; puis, s’agissant du Christ Jésus, bien entendu, aussi aux 12 apôtres de l’Agneau. Mais en réalité, nous n’avons pas à choisir entre les deux : les apôtres n’étaient-ils pas tous Israélites ?

Les apôtres sont appelés à porter la Bonne Nouvelle à toutes les nations, dont le nombre symbolique est 70. Or le dix dont le 7 est multiplié pour donner la totalité des nations est, en hébreu, la lettre « yod », lettre divine par excellence ! Ne pourrait-on en conclure que dès l’origine, toutes les nations de la terre sont destinées à entrer dans le grand projet de Dieu pour l’homme ? Certes ! Toute la Bible nous le répète de mille façons ! Et l’âge d’Anne (rappelons-nous : Hannah – grâce !) nous le redit avec force ! L’Eglise du Christ ne sera parfaite (7) que lorsqu’elle comprendra et les 12 tribus d’Israël et les 70 nations.

Anne, fille de Phanouël se tient donc au Temple dans un « face à Face avec Dieu », avons-nous dit ; mais à la vue de cet enfant d’un couple pauvre, si pauvre qu’il n’a à offrir que deux tourterelles ou deux colombes, elle sera comme arrachée à sa contemplation : « Elle louait Dieu et parlait de l’enfant à tous ceux qui attendaient la délivrance de Jérusalem » – et elle est la seule à le faire, de tous ceux qui avaient vu l’enfant.

Ainsi, avant même Marie Madeleine et les myrophores, Anne la première, est l’apôtre de la Bonne Nouvelle !

 
 
 

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